À la conquête des routes de glace de l’Ouest canadien

PAR Paul "The Iceman" MondorPosted on

« Hé, Paul! Est-ce que ça te tenterait d’être le pilote principal pour un documentaire sur les routes de glace nordiques de l’Ouest? Je roulerais aussi en moto, et on partirait pour cinq ou six semaines. On ferait la route de glace qui va de Fort Mc Murray à Fort Chipewyan, et celle de Inuvik à Tuktoyaktuk! » Hmmm, ça demande réflexion, répondis-je. Disons environ une seconde…

Cette histoire a commencé quand Joe Lloyd et sa femme Flora sont venus me visiter pendant qu’ils faisaient le tournage d’une série intitulée Reconnecting with Canada, cinq mois plus tôt. Joe avait suivi mes voyages et lu mes livres, et il rêvait de cette aventure nordique. BMW a accepté de fournir un utilitaire sport X5 et deux motos F800GS, et plusieurs commanditaires ont suivi le bal.

Le seul hic, c’est que Joe manquait d’expérience en conduite hivernale. Qu’à cela ne tienne, me suis-je dit : je vais lui enseigner en quelques jours comment se débrouiller pour attaquer une odyssée de 10 000 km en terrain hostile, glacial et glissant…

L’aventure commence le 11 février 2011 à Victoria, en Colombie-Britannique. Et dès ce premier jour, nous essuyons une tempête de tous les diables sur la route de Coquihalla…! Presque 30 cm de neige collante et de sloche. Nous avançons à 15 km/h au maximum, nous contournons des camions bloqués sur la route, nous tentons péniblement de garder l’équilibre. Puis c’en est trop. Nous embarquons les motos dans la remorque et nous continuons jusqu’à Merritt.

Pas mal comme première journée. Joe est toujours en vie et il rigole sans arrêt, mais je ne sais pas si c’est à cause du stress, ou parce qu’il est devenu fou.

Le lendemain matin, on aurait dit  le printemps. Nous reprenons la route vers Clearwater de façon à demeurer juste en dehors du parc Gray Wells. Mais les routes deviennent encore slocheuses et difficiles. Nous réussissons tout de même à rouler sur deux roues jusqu’à la douce chaleur du Clearwater Lodge. Après un excellent repas à l’auberge, dodo de bonne heure : il faut être en forme pour la route vers Jasper, Alberta.

Pendant tout le trajet vers Jasper, la température n’a jamais dépassé le cap des -20 °C. J’avais hâte qu’on puisse rouler dans des conditions de neige durcie pour profiter de nos crampons Aerostich. Au début, la route était dégagée. Puis, tout à coup, en approchant de Blue River, enfin de la neige durcie et de la glace! Le bonheur!  Nous roulons à 70 km/h, il fait -25 °C et tout va merveilleusement bien. Joe fait un apprentissage accéléré. Les pics montagneux sont tout blancs, il y a des animaux sauvages le long de la route et les paysages sont spectaculaires. C’est bien parti, et nous avons hâte d’arriver dans les paysages plus sauvages encore et d’arriver aux véritables routes de glace.

Nous reprenons ensuite la route pour quelques jours vers Grande Cache, Grande Prairie, Peace River, Slave Lake, Athabasca, puis Fort Mc Murray, au nord-est de l’Alberta. Dans le cadre de ce trajet, nous avons eu droit à une foule d’activités : visite du parc national de Maligne Canyon, tournoi mondial de hockey extérieur, festival de sculptures sur glace de Saint-Isidore, pêche sur glace, randonnée en motoneige. L’activité « aurores boréales » a été annulée parce qu’il neigeait trop et la visibilité n’était pas bonne. À mesure que l’on approche de Fort Mc Murray, la température descend, puis se stabilise autour de -35 à -40 °C…

Joe a de la difficulté avec le système de ventilation de son casque. Une couche de glace se forme à l’intérieur de la visière et sur ses lunettes. Pas recommandé pour la conduite…!  Il va falloir trouver une solution, sinon il ne pourra tout simplement pas continuer. Finalement, j’ai opté pour le très élégant cache-nez en ruban adhésif gris, plus communément appelé masque en duct tape

Sur la route vers Grande Cache, il n’y a pas grand chose à voir, et rien d’autre à faire que de rouler. Alors nous roulons. Il fait toujours -35 °C. Pour mettre Joe à l’épreuve, j’opte pour une étape de 260 km – trois heures – sans arrêt. Quand nous faisons une pause au Subway local, la fatigue se fait sentir et le froid a fait son oeuvre. Joe sent la morsure du froid à des endroits de son corps dont il ne soupçonnait même pas l’existence. J’ai essayé de transmettre à Joe la science de l’habillage par couches et l’importance de l’air comme isolant. C’est un bon élève, mais il lui reste des choses à apprendre. Moi aussi d’ailleurs! Comme j’ai traversé le Canada en hiver à deux reprises et j’ai déjà roulé à -61 °C au Labrador, je croyais tout savoir du froid. Erreur! Je ne connaissais pas encore l’effet du froid combiné à un tel niveau d’humidité. Le froid devient alors extrêmement pénétrant et il vient à bout même du meilleur équipement. 

Au bout d’une dizaine de jours, nous voilà sur la route de glace qui va de Fort McMurray à Fort Chipewyan.

Environ 70 km avant Fort Chip, je m’arrête derrière un camion. Il attend, avant de s’engager sur la rivière glacée, que le camion devant lui finisse la traversée (sur cette route, plusieurs traversées sont limitées à un seul véhicule lourd à la fois). Puis Joe arrive, mais il n’a pas vu le camion…

Heureusement, Joe n’a pas été blessé, mais il pilote maintenant une moto sans pare-brise ni carénage, sans phare, et sans tableau de bord… À Fort Chipewyan, nous sommes invités à manger par le club North Of 60 Riders. Un groupe super sympa. Ils nous permettent aussi de mettre les motos à l’intérieur pour la nuit. J’en profite pour rafistoler le pare-brise et le remettre certains morceaux à peu près en place, pour que Joe puisse continuer jusqu’à Tuktoyaktuk.

En reprenant la route, Joe retrouve sa bonne humeur. Mais il ne pourra plus piloter de noirceur. Pour le reste du voyage, nous embarquerons sa moto sur la remorque environ une heure avant le coucher du soleil. Joe profite de ces périodes pour travailler sur la série. Nous passons ensuite à Hay River, Fort Simpson, Fort Liard puis Fort Nelson, en Colombie-Britannique. C’est de là que nous prendrons le Alaska Highway jusqu’à Dawson City, au Yukon. Nous traversons des tempêtes, du temps glacial et nous roulons sur beaucoup de neige et beaucoup de glace. Joe tient bon et il se débrouille très bien dans ces conditions.

La route vers Dawson City via Watson Lake et Whitehorse est un pur enchantement. Des paysages à couper le souffle, des sommets enneigés, des vallées remplies de neige épaisse, des falaises de pierre le long de la route. Un prélude extraordinaire pour le fameux Dempster Highway qui nous emmènera jusqu’à Inuvik, tout en haut du Yukon.

La route de Dempster est en effet absolument fabuleuse en hiver. Pendant presque 1000 km, nous roulons dans la beauté extrême. Les monts Ogilvy et Richardson, les vallées, la toundra, les sommets d’une blancheur intense qui tranchent sur un ciel d’un bleu pur. Je me suis arrêté plusieurs fois pour essuyer les larmes de mes yeux. Les mots peuvent difficilement rendre l’intensité de cette expérience.

Puis nous prenons la route de glace vers Tuktoyaktuk, « Tuk » comme disent les gens d’ici. C’est la plus longue route de glace sur l’eau du monde entier. Elle fait la transition entre le fleuve McKenzie et la mer de Beaufort. Cette année, elle s’étend sur 190 km de glace difficile et de poudrerie. Au début, le tracé est large comme une autoroute à 16 voies, et il fait – 35 °C. Soixante-dix km plus tard, la route n’a plus qu’une voie : la neige poussée par le vent recouvre tout et cache les dangereuses fissures sur la glace. Il fait environ – 50 °C et la visibilité est parfois presque nulle.

C’est une de ces fissures qui m’empêchera de franchir les derniers 50 km qui nous séparent de Tuktoyaktuk. Depuis le début de cette expédition, je roule presque toujours en avant de Joe. Je conduis plus vite que lui et je ne veux pas lui mettre de pression. Plus tôt, je lui ai expliqué que sur ce type de glace, la moto est plus facile à conduire quand on roule à vitesse un peu plus élevée (autour de 70 km/h). Mais il ne s’est pas encore habitué à l’idée de sentir le guidon qui oscille constamment. Bref, j’ai environ 10 minutes d’avance lorsque ma roue avant s’enfonce dans une fissure, et je suis catapulté en dehors de la moto. À l’atterrissage, je fais un grand écart, et comme je n’ai pas tout à fait le physique d’une ballerine, l’expérience est douloureuse. En plus, je me frappe durement un rein contre l’arête d’une autre fissure dans la glace, sur le côté de la route. J’aurais dû prendre le temps de réfléchir un peu plus mais, poussé par l’adrénaline, je me relève et tente de remettre la moto sur pattes. Mauvaise idée! Je sens un « crounch » dans mon dos. Pas de douleur immédiate, mais je me doute que quand elle va apparaître, elle va être grandiose…

Quand Joe arrive, il est trop fatigué et trop empâté par le froid pour m’aider. Jesse descend du VUS, il m’aide à me relever et je reprends la route. Mais 20 minutes plus tard, je réalise que je suis pratiquement paralysé. Je ne le savais pas encore, mais j’ai une contusion au rein, l’aine gravement étirée et un claquage musculaire au dos. Quand j’arrête, je ne peux même pas descendre de la moto. Alors, je me laisse tomber sur le côté. Puis je réussis à me retourner et à m’étendre le haut du corps sur la moto pour m’étirer le dos. Quand les autres arrivent, ils croient que je suis en train de réparer quelque chose.

Lorsque Flora s’approche avec la caméra pour filmer la scène, elle réalise que je pleure de douleur. Je ne peux pas me lever ni marcher. Je réussis à m’étendre sur le dos et demande qu’on me donne des analgésiques. Après quatre Ibuprofen, quatre Aleve et quatre comprimés contre les spasmes, je réussis à me relever avec l’aide de mes compagnons. Je dis que je vais conduire le VUS parce que je suis trop tendu quand ce n’est pas moi qui conduis. Et tant qu’à avoir mal, aussi bien avoir mal en conduisant.

Puis nous arrivons finalement à « Tuk ». Joe est épuisé. Il est content d’avoir vécu l’expérience, mais il jure qu’il ne refera JAMAIS une expédition de moto en hiver. Moi je suis au lit et j’y resterai pendant presque trois jours à me bourrer d’analgésiques puissants, sous la bonne garde de notre hôte Roger Rueben.

Encore fatigués et endoloris, nous reprenons la route vers Vancouver dans la chaleur d’un quatre roues, les motos dans la remorque. Nous avons fait deux grandes routes de glace nordiques. Personnellement, j’ai maintenant à mon actif la route de glace la plus loin au nord-ouest (celle de Tuktoyaktuk), et la plus loin au nord-est (celle du Labrador).

Après avoir roulé près de 11 000 km dans des conditions de glace, de neige et de froid extrêmes, la fin de la route de Tuktoyaktuk aura été particulièrement éprouvante pour moi. Elle m’a fait tomber de moto, jeté par terre et privé de ses derniers 50 km.

Il me faudra des mois avant de récupérer complètement de mes blessures. Quant à Joe, même s’il y a certaines étapes qu’il n’a pu franchir en moto, force est d’admettre qu’il s’est rendu jusqu’au bout et que c’était sa première expérience de conduite hivernale. Chapeau Joe!

Et moi?  On a beau me surnommer Iceman, mon corps vieillit et je ne récupère plus aussi vite qu’avant. Quand j’étais au lit à Tuktoyaktuk, je me suis dit qu’à 50 ans, j’étais maintenant trop vieux pour ce genre d’expéditions extrêmes.

Mais je retire mes paroles… C’est où la prochaine expédition et quand est-ce qu’on part!

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Note : Nous avons réussi! 10 500 km de conduite hivernale, des centaines d’heures de film, des moments hors du commun, des souvenirs inoubliables. Vous pourrez découvrir tout cela de plus près en achetant le DVD. Il est aussi question de diffusion télé.
Pour nous voir en action : http://rwcnorth.tv/ et http://curbsyde.com/

À Dawson City, nous avons réussi l’épreuve du « Sour Toe Cocktail », qu’on pourrait traduire par coquetel à l’orteil… Précisons qu’il s’agit d’un véritable orteil humain… Sont fous ces Yukonnais! Pour en savoir plus : http://www.sourtoecocktailclub.com/sourtoe.html

 

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