La mythique route du Labrador en BMW 650GS

PAR Moto JournalPosted on

À un certain moment j’ai pensé aux pionniers qui ont fait la traversée avant moi… plus loin, j’ai accéléré encore. Puis encore. 53e parallèle. Avec son infatigable panorama, la route nous hypnotise. Debout sur les pédales, en méditation avec elle, on tord la poignée en se disant que de toute façon, si on avait à choisir l’endroit idéal pour chuter et mourir, ce serait ici. J’étais prête à tout. L’extase. La magie du Labrador. Je me souviens de foncer avec ma Dakar, comme un animal sauvage qui gronde et transperce le silence de la nature. Je me souviens aussi de pouvoir presque toucher les cimes des épinettes qui défilent et ne s’arrêtent jamais.
Je me suis secouée pour ralentir. Je veux revenir ici alors pas question de prendre des risques!

Objectif du périple : franchir plusieurs parallèles vers le nord pour sortir des « tranchées » habituelles. Rouler des kilomètres à travers une nature intouchée, surmonter ses craintes, accepter le risque, découvrir un territoire immense, fabuleux, pourtant accessible et se lever tous les matins juste pour rouler. Le bonheur!

Trajet : le tour du golfe du Saint-Laurent en passant par : Côte-Nord – Labrador – Terre-Neuve – Nouvelle-Écosse – Nouveau-Brunswick. Quatre provinces, quatorze jours, près de 5 000 km et du bagage léger!

Préparation : équipiers : nous sommes deux, mon chum Guy et moi.
L’exploration du trajet sur Google Earth permet d’évaluer les distances, planifier les arrêts et le ravitaillement en essence. Je braque les yeux sur l’écran et réalise l’ampleur de l’aventure. La 389 (de Baie-Comeau au Labrador) et la 500 (Trans-Labrador) apparaissent en tracés fragiles et isolés qui traversent un territoire immense que seul notre coin de pays est capable d’offrir. Routes de gravelle et de terre, elles sont essentielles à la survie des mines et à l’approvisionnement des villes minières qui les parcellent. C’est pourquoi elles résistent au temps et à la distance. Véritable terrain de jeu pour ma Dakar. Incroyable, nous y serons dans quelques semaines!

La date de départ : fixée selon nos jours de vacances, les statistiques météo des cinq dernières années au Labrador (incluant les précipitations) et une bonne dose de hasard.

Les équipements : nos chevaux de fer, inspectés et parés pour l’aventure. Guy pilote un Suzuki V-Strom 1000 équipé de pneus TKC80. C’est un pilote qui a fait ses gallons. De mon côté, je pilote une BMW Dakar 650GS équipée de pneus Michelin Desert. Je viens de passer mon permis officiel au printemps, c’est mon deuxième été de moto. J’entame ce périple avec près de 15 000 km à mon compteur.
Pour l’habillement, pas de risque à prendre. Bottes de moto blindées, casques de qualité (les visières abîmées sont remplacées), vêtement de pluie, accessoires en double (dont les gants), tout est trié, revérifié. Out tout ce qui est lourd ou potentiellement inutile.

Les bagages : prévoir l’imprévisible, imaginer ce qui nous tente le moins et se parer en conséquence. Téléphone satellite, vis, clés Allen, nécessaire de crevaison, trousse de premiers soins, allumettes, lampe de poche, etc. Même s’il n’est pas question de camper, on a tout l’attirail pour, les tentes en moins.

De bons camarades ont fait la traversée en juin dernier. Cela nous a permis de recueillir de précieux conseils et fixer des repères. On a entendu des anecdotes colorées dont certaines frôlent la légende de la route! Par exemple, à un tronçon de la 389, si l’on s’immobilise et on klaxonne, on peut offrir son lunch à un ours qui vient à notre rencontre. Légende ou réalité? Et cette partie de la 389 qui croise le chemin de fer de Fermont environ 17 fois. Est-ce possible?

Le départ
Samedi 24 juillet 10 h 30. Jour 1, destination Baie-Comeau. On sonne à la porte. Réal, un compagnon de ride se pointe pour nous saluer. Après avoir pris des photos, on démarre nos machines. C’est le départ! Cap vers Charlevoix. Histoire de voir du paysage, on passe par Saint-Iréné. Juste avant Baie-Comeau, on s’arrête pour faire une pause et photographier un joli cours d’eau : la Rivière des Rosiers. Marchant vers cette dernière armée de ma caméra, quelqu’un me fait signe : un homme retraité, posté devant sa maison et accompagné de son chien. Je m’avance vers sa demeure. « T’es-tu en panne? » me demande-t-il. « Non, j’prends une photo de la rivière ». « Où tu vas en moto? » « Au Labrador »… En croisant les bras avec un sourire taquin : « T’es folle, s’ti? » Rires et discussions s’ensuivent puis salutations et souhaits de bon voyage. Lendemain : destination Relais Gabriel. Je sais que rien ne sera pareil à ce que j’ai connu de la route. Ce sera le jour de la 389.
 
La 389, de la Côte Nord à la fosse du Labrador
On en parle en bien ou en mal. Plusieurs ont dit « plus jamais! ». Mais quand la magie opère, on se sent privilégié de traverser la splendeur, l’inusité, le trésor caché du Québec. Le plaisir en vaut toutes les peines. La 389 traverse un territoire immense, franchit plusieurs parallèles, passe de la forêt boréale à la taïga et selon l’altitude, frôle la toundra!

Puis on atteint le 49e parallèle. C’est déjà la forêt à perte de vue. Ce tronçon abonde en courbes. 50e parallèle : arrêt à Manic5 et on remplit nos cartes mémoire de beaux souvenirs. Lunch à la cafétéria et plein d’essence avant de repartir. Un gars de Baie-Comeau qui pilote une custom, se joint à nous pour discuter. « Vous repartez pour Québec? » « Non, on continue ». Il encaisse notre réponse avec un petit sourire. Une fois sur la route qui s’éloigne du majestueux barrage, c’est enfin la transition de l’asphalte à la gravelle. Je me suis dit « c’est là, l’entonnoir ». D’une vingtaine de véhicules présents à Manic5, seuls trois s’enfoncent au nord : nous deux, et un campeur rétro monté sur un vieux Ford F150 (une famille de Colombie-Britannique qui fait le même trajet que nous). Et c’est parti! Un lien de sympathie de la route se crée avec nos visiteurs de l’ouest : on se salue chaque fois qu’on se double. Encore 100 km avant Relais Gabriel. Sur notre gauche se découpe l’immense réservoir Manicouagan, moment très attendu surtout pour Guy qui en rêve depuis… pas mal longtemps. Le campeur est maintenant loin derrière, nous sommes seuls sur la route et le paysage est impressionnant. 51e parallèle et plus haut, on arrive au Relais Gabriel. C’est si isolé ici, qu’on est content d’avoir réservé. Les camionneurs sont des habitués de la place c’est un peu comme si nous étions chez eux. La proprio les appelle par leur prénom. Certains sont partis de Montréal et se rendront jusqu’à Goose Bay! On en profite pour s’informer à propos de l’ours et du lunch : aucun n’a entendu parler de cette histoire. Sommes-nous en train de donner vie à une légende?

Vers 22 h, la proprio éteint les lumières de la cuisine. Elle nous permet d’y rester pour compléter notre carnet de voyage sur le net. Réveil à 7 h 30, on est seul. Les camionneurs ont déjà repris la route. Au déjeuner, discussion avec la proprio sur l’histoire familiale du Relais Gabriel. Puis hop! Départ à 8 h 30. On traverse les monts Groulx avec quelques arrêts pour prendre des photos et, pourquoi pas, actionner le klaxon de ma moto… peut-être qu’un ours se pointera! Rien. Puis le prochain arrêt : la ville de Gagnon, ville minière fermée en 1985. Tout a disparu, la végétation a repris ses droits. Silencieuse, la ville morte ressemble à un grand cimetière. Bouches d’égout, trottoirs et affiches en sont les épitaphes. Seule l’ouverture d’un trottoir permet de deviner l’emplacement d’une maison ou d’un commerce, selon la largeur. Jeu assez macabre. On enfourche nos motos avec une certaine amertume en pensant à ces gens qui ont dû quitter leur foyer par la force des choses. On n’a pas parlé beaucoup. C’était un moment triste. Le site web www.villegagnon.com permet aux anciens habitants de Gagnon de se réunir et maintenir des liens.

On s’approche du tronçon Mont-Wright/Fire Lake. C’est une partie cruciale de la 389. Durant la grève de 1978, les travailleurs de la CMQC (Compagnie Minière Québec Cartier) voulaient créer un lien terrestre avec la ville de Gagnon. La CMQC a fourni seulement les équipements et le diesel. Ce tronçon fut donc construit de main d’homme. Magnifique! À mesure qu’on avance, la route devient sinueuse, le niveau irrégulier. Puis les courbes se multiplient, parfois elles sont presque en équerre. L’histoire est palpable! À partir de Fire Lake, on croise le chemin de fer de Fermont et ce n’est pas fini. Précisément onze fois et non dix-sept, comme certains l’ont affirmé haut et fort. Pas surprenant qu’on soit porté sur l’exagération : sur un total de onze, on peut croiser le chemin de fer jusqu’à six fois sur une distance de 7 km et demi! 52e parallèle, arrivée à Fermont sous la pluie. Un Caterpillar géant garde le Mur de la ville. Le Mur de Fermont, long de 1,3 km, fut édifié pour protéger la ville des vents violents du nord. Il abrite certains travailleurs et la majorité des établissements municipaux. C’est une ville intérieure. On dort dans l’Hôtel du Mur. C’est très confortable : la chambre est immense, propre et mignonne avec une déco des années 70… ou qui date des années 70?

La 500
Départ à 11 h. Météo : beau! Du soleil et quelques cumulus. Encore 7 km avant d’entrer au Labrador! Puis la route change de numéro : on entame la 500. On a eu droit à tout : une niveleuse qui a fait un sacré travail (…), gravelle dure, molle, sable, constructions. Ça surprend. Il faut s’adapter, prévoir que la chaussée est changeante. On a eu nos petites frayeurs : guidonnage, dérapage mais aucune chute ni trouble mécanique. On est seul au monde. 53e parallèle. De temps en temps, on croise un camion qu’on ne manque jamais de saluer. Si l’on est arrêté, les camionneurs ralentissent pour s’assurer qu’on va bien. J’en ai que de bons souvenirs! Paysage : saisissant! Les lacs sont d’un bleu tranchant, les forêts d’épinettes à perte de vue. Un rêve à parcourir pendant des kilomètres et des kilomètres!

Pour le malheur ou le bonheur de certains : il y a des travaux de pavage d’une distance de 30 km après Labrador City. Et ce n’est pas fini. Dans quelques années, la route du Labrador ne sera plus ce qu’elle est.

Arrivée à Churchill Falls vers 17 h. On fait le tour de la ville en moto. La centrale de Churchill Falls est une centrale hydroélectrique souterraine aménagée sur le cours supérieur du fleuve Churchill. Avec une puissance installée de 5 428,5 MW, c’est la deuxième plus grande centrale souterraine au monde, après la centrale Robert-Bourassa à la Baie-James. En faisant le tour, on croise quelques résidants qui déambulent avec leurs filets protecteurs antimouche. Je me suis dit qu’on était pas mal loin… et que les mouches étaient pas mal proches. Les arrêts sont très brefs, histoire d’éviter les nuées de bestioles volantes.

Le lendemain, 290 km à parcourir sur la gravelle. Cap vers Goose Bay. Météo : du soleil et des nuages. Soit qu’on est habitué au travail de la niveleuse ou c’est mieux qu’hier. Tout semble plus facile. À partir de Happy Valley, la végétation change, il y a davantage de feuillus et la forêt gagne en densité. La rivière Churchill est immense. Arrivés à Goose Bay, on baigne dans le trafic de la ville. À un stop, on se regarde en haussant les épaules… On a déjà perdu l’habitude de rouler en ville!

La nouvelle route de Goose Bay à la jonction Cartwright
Jour 6. Plus de 400 km à parcourir sur la gravelle. Aucune station-service. On fait des réserves. Guy a un bidon d’essence et moi, une bouteille d’eau Eska 1,5 L qui fera l’affaire. Météo : pas de pluie même si au matin, ça semblait imminent. Avant de prendre la nouvelle 500 S, on s’arrête pour photographier l’affiche de la ville que l’on quitte. Un véhicule s’immobilise : un homme imposant et sympathique nous salue. C’est John Hickey, le ministre des Affaires du Labrador qui nous offre de nous prendre en photo. M. Hickey n’a pas manqué de nous suggérer les meilleurs restaurants et hôtels de la région. « Le Labrador est le secret le mieux gardé du Canada », nous a-t-il confié.
Puis la nouvelle route : dernier tronçon de gravelle, dernière route sauvage du Labrador. On en profite au maximum. Trous, bouette, terre, niveleurs, gravelle molle et 30 km de constructions avec de la garnotte, et beaucoup de roches. C’est la première fois que je suis « douchée » de bouette jusque sous mes lunettes et ce fut un réel plaisir. Je n’ai pas de garde-boue sur ma roue avant. À prévoir lors de mon prochain périple!

16 h, arrivée à Port Hope Simpson. C’est un charmant village à chemins de terre sur le bord de la rivière Alexis. L’Hôtel Alexis se trouve sur une pointe qui s’avance sur la rivière. On a fait rigoler la serveuse en déballant notre kit de pêche. Après 45 minutes, on est résolu à manger du poulet. De la salle à manger où l’on est les seuls, on a la vue sur la rivière et… sur l’hélicoptère tout près, stationné sur la pelouse de la cour!

Le lendemain, la route fut courte, on a fait escale à Mary’s Harbour. Puis direction Blanc-Sablon le jour suivant pour prendre le bateau vers St. Barbe (T-N). Depuis Red Bay, je me dis : « Ça y est, la gravelle, c’est terminé ». Je fais mon deuil. Moins de risque, moins d’aventure, pas de route qui hypnotise, mais on est sur la côte, on longe la mer et le paysage est superbe! À Blanc-Sablon, le proprio de l’auberge nous apprend que sur la route du Labrador, un groupe de 6 motos est retardé par la chute d’un des leurs. Je me suis dit qu’on était chanceux. Malgré la vigilance, on n’est pas à l’abri d’une malchance. Nous en sommes très conscients. Rouler sur les « états d’âme » de la route du Labrador, ce n’est pas comme une journée où l’on roule sur de la gravelle ordinaire.

Le lendemain, bateau vers St. Barbe (T.-N.) et visite du site viking à l’Anse aux Meadows sur la pointe nord de Terre-Neuve. Nuitée à St. Anthony pour reprendre des forces. Au matin, on longe la côte ouest de Terre-Neuve cap au sud pour prendre le bateau à Port aux Basques. On se croirait en Écosse. Le paysage est ceinturé de montagnes. Le Parc national de Gros Morne est hallucinant. À lui seul, il vaut des vacances! Plonger dans ses routes montagneuses, rouler dans une profonde vallée et se retrouver ensuite au-dessus d’une montagne pour voir se déployer tout en bas, une petite ville pittoresque avec ses bâtiments flanqués autour de l’eau : c’est Corner Brook. Inoubliable.

Arrivés à Port aux Basques à 17 h 40, on « attrape » le bateau pour Sydney (N-É). Assurez-vous d’avoir réservé votre passage, chose qu’on n’avait pas faite. Sans vous donner la version longue : on était si heureux d’avoir les billets en main qu’on s’est sauté dans les bras, on jubilait. On attache nos motos au plancher du bateau avec de grosses courroies et le sourire fendu jusqu’aux oreilles. La mer est calme, le coucher du soleil au rendez-vous, c’est radieux. La traversée qui dura 5 h 15 fut tout simplement parfaite.

En Nouvelle-Écosse, pas question de manquer la Cabot Trail. Comme il y a beaucoup de touristes, on vous recommande de partir tôt au matin.
Le lendemain, cap vers N-B. Météo : de la flotte! Vers 15 h on s’échoue dans un motel à Truro N-É. Nos fringues sèchent, et on en profite pour se préparer un bon repas. Le premier repas maison depuis des jours! La porte-fenêtre de la chambre nous permet de passer la soirée dehors et rencontrer 2 proprios de superbes Harley-Davidson qui frottent respectivement leur moto. En jetant un regard amusé sur ma Dakar 650GS encore recouverte de bouette bien collée, l’un d’eux m’a lancé « I like your bike » avec un sourire.

Le lendemain, direction Nouveau-Brunswick par la Trans-Canadienne (104). Détour sur la 134 pour longer la Baie des Chaleurs et retour par la vallée de la Matapédia. Pour clôturer le voyage, on fait un saut à la Microbrasserie Bruegel à Saint-Germain de Kamouraska pour déguster une de leurs fameuses bières maison.

À Québec, en passant les ponts, je revois les images de notre périple. J’ai un certain regret. Pourquoi ne pas s’arrêter maintenant, reprendre la Trans-Canadienne direction est et refaire le trajet sens inverse? Bang… La nostalgie du Labrador m’était « rentrée dedans ». Sa route est mythique. On y sort, imprégné de ces moments qu’on cherche à revivre. N’est-ce pas l’essence même de la moto aventure?

Janique D’Aigle
janique1@live.ca

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