Essais

19 octobre 2009

Boss Hoss contre Triumph Rocket III: l'étrange affronte l'encore plus étrange

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Graham et Wachtendorf sont saouls de puissance. C’est un matin de semaine, en Floride, il est 6 h 30 et il fait juste six degrés. Ils rient tellement dans leur casque que la visière est pleine de buée. Mais ce n’est pas grave, car il n’est pas nécessaire de regarder où l’on va sur des motos comme la Boss Hoss et la Rocket III.

Ils ralentissent à 80 km/h sur l’autoroute pour se réchauffer les doigts afin d’avoir la force de tourner la poignée des gaz qui libère les 585 chevaux (combinés). La crainte et l’anticipation s’équilibrent et un coup de gaz leur mouille les yeux tandis que le monde autour se rapetisse. Ils ne s’en font pas pour le pick-up qui vient de surgir dans leur voie, tellement ils se sentent bien. Rien ne les dérange, mais moi oui, car je suis assis à l’arrière de la Boss Hoss.

Plus tard, une fois calmés, ils regrettent leurs élans. Nous aurions tous pu y passer. Les doigts sont encore engourdis de froid. Les hanches sont douloureuses et les gars marchent avec les jambes arquées. Neil marche toujours ainsi de toute manière ! Mais Uwe souffre. Ils ne sont pas d’accord sur le son (bruyant !) de l’échappement ajouté sur la Rocket III. Neil dit que c’est le pire son qu’il ait entendu sur une moto, un mélange de broyeur de nourriture et de moteur hors bord. Uwe dit que le son est très, très beau. (Il dit deux fois « très » afin de fâcher Neil et cela fonctionne.) Il y a un silence entre eux. Ils ne cachent pas leur dédain respectif. Neil menace Uwe en lui précisant qu’il est le rédacteur en chef du magazine. Cela le fait taire.

Ils ont passé les 10 derniers jours ensemble dans une chambre d’hôtel en Floride, comme des fugitifs d’Arkansas ou du Texas. Ce n’est pas ce qu’Uwe s’était imaginé en venant travailler pour un magazine de motos. Il commence à douter. Il ne s’amuse pas. Il se sent mieux en pensant qu’il pourrait avoir un autre emploi avec sa formation d’électricien. Mais Neil, n’ayant pas d’autres compétences, il est coincé et n’a pas le choix. Et il le sait. Nous allons faire un autre tour de moto.

Neil avait déjà de l’expérience avec la Boss Hoss. Lorsqu’il était collaborateur du magazine de motos anglais Bike, il était allé à Memphis, Tennessee, et en avait piloté une pendant une semaine. Bike a refusé de publier son article en raison de la vulgarité de son contenu. Je l’ai lu et il y parle beaucoup de boisson et de clubs de danseuses. Mais j’ai appris que si vous voulez stationner une moto derrière la corde mauve devant un club de danseuses, la seule moto acceptable est la Boss Hoss. Elle inspire le même niveau de respect qu’une paire de seins refaits.

Quand nous avons pris la Rocket III, elle semblait grotesquement grosse jusqu’à ce qu’elle soit à côté de la Boss Hoss. La Triumph a beau avoir 2 294 cm3 répartis sur trois cylindres, le V8 de la Boss Hoss en a 5 965. Pendant que les gars écoutent les instructions du type de chez Boss Hoss, Uwe recule déjà en direction de la Rocket III — il a peur de la Boss Hoss. Neil s’aperçoit de ce qu’Uwe est en train de faire et lui lance les clés de la Boss Hoss. Uwe fait un saut de côté et les clés tombent par terre.

Le gros problème avec la Boss Hoss n’est pas le pilotage — c’est plutôt simple — mais la chaleur générée par le moteur. La température fraîche de Floride facilite la chose à nos essayeurs, mais comme Neil le mentionne dans son article pour Bike, « Piloter une Boss Hoss lors d’une chaude journée dans le Sud, c’est comme ouvrir le capot d’une Chevrolet Caprice après une longue sortie et s’asseoir sur le filtre à air ». Je suis heureux de ne pas avoir été avec lui à Memphis pour plusieurs raisons, entre autres, parce que je ne supporte pas ce type de chaleur.

Mais cette nouvelle Boss Hoss est différente de celle que Neil a pilotée il y a dix ans. Le bloc en fonte Chevrolet de 350 pouces cubes qui a propulsé des générations de pick-up et d’autos de police de la Boss Hoss a été remplacé par le LS3 en aluminium V8 de 445 ch de la Corvette qui fait 100 ch de plus. Le plus gros avantage du nouveau moteur, selon Neil, est sa capacité de faire peur. « Quand tu ouvrais les gaz sur l’ancien moteur, ce n’était pas aussi terrifiant que tu aurais pu l’imaginer avec une moto de 355 ch. C’était moins excitant qu’une Hayabusa. » Mais ce nouveau V8 a tout changé. Sur un pavé froid avec des pneus froids, il est impossible d’ouvrir les gaz à fond. L’accélération est si immédiate que le monde défile autour de vous. La transmission est une deux vitesses semi-automatique opérée avec le pied. La première est « bonne jusqu’à 160 km/h », d’après le type de Boss Hoss. Sans embrayage, elle est aussi facile à piloter qu’un scooter : dès qu’elle est en mouvement, elle est stable et peut être pilotée aussi lentement qu’une moto hors route. Mais ne confondez pas stabilité et agilité. Vous ne pouvez pas discuter de la tenue de route de la Boss Hoss comme pour une autre moto. Comme un chariot d’épicerie, elle tourne quand on lui demande, mais les virages ne l’intéressent pas, ils sont juste un obstacle avant la prochaine ligne droite.

Lorsque c’est au tour d’Uwe de piloter la Boss Hoss, ses sourcils sont froncés. Il a été effrayé par l’histoire du gars qui mène les essais sur la moto. Il avait mis l’engin au point mort afin de pouvoir donner un coup de gaz et entendre le son des chevaux à l’arrêt. Mais l’effet de couple engendré par le moteur fut si fort que la moto est tombée sur le côté, sur lui, à un arrêt. Uwe a lui-même eu une frayeur quand il a passé le second rapport sur l’autoroute et que la moto a violemment secoué sa direction. Mais c’est comme ça sur une Boss Hoss ! C’est le genre de chose qui arrive sur une moto qui a deux fois la puissance d’une MotoGP, et si vous ne pouvez la maîtriser, pilotez une petite moto comme la Rocket III.

La Rocket III, la reine en cylindrée de ce que nous pourrions appeler les motos conventionnelles, est fade à côté de la Boss Hoss. Elle manque de saveur parce qu’elle fait tout ce qu’une moto est censée faire. Elle freine, accélère et tourne comme une vraie moto. Elle ressemble à un cruiser, mais elle marche mieux qu’un cruiser. Le seul inconvénient, selon les gars, est une poignée de gaz trop difficile à tourner. Il y a aussi l’effet de soulèvement du cardan, mais cela peut être amusant, car se retrouver poussé en l’air en pleine accélération ne fait qu’ajouter une deuxième dimension à ladite accélération. Ensuite, il y a le problème du son, la Rocket III étant à la fois la meilleure et la pire à ce sujet d’après nos essayeurs. (Il faut dire que le remède est simple si vous n’aimez pas le silencieux aftermarket, il suffit de remettre celui d’origine.) Même Uwe admet qu’en se concentrant sur la qualité du son, sans tenir compte de son volume, la Boss Hoss sort victorieuse. Étonnamment, étant donné son court système d’échappement (comparé au long système du même moteur installé dans une auto), elle est assez silencieuse. Le bruit mécanique est minimal, mais si vous ouvrez les gaz, vous êtes aux commandes de ce que l’Amérique fait de mieux — un moteur V8 — aussi puissant qu’envoûtant. Mais la plus grosse force de la Hoss est son côté démesuré.

Née d’une frustration avec des Harley sous-motorisées, l’idée de jeter un moteur de V8 sur une moto est aussi loufoque que celle d’attacher une fusée sur votre dos pour faire du patin à roues alignées. Pourtant, cela fonctionne. Vous pourriez piloter la Boss Hoss comme une moto normale, mais à 65 900 $, ce serait un énorme gaspillage — et si vous n’avez pas la peur de votre vie, c’est que vous ne la pilotez pas vraiment. Dans un stationnement, nous avons vu un gars descendre d’une Boss Hoss à trois roues et lui avons demandé. « Excusez-nous, mais vous n’avez pas mal aux… jambes et aux hanches avec ce moteur ? » « Non », a-t-il répondu avant que nous ayons remarqué sa jambe artificielle. Oups !
Monter en selle sur un V8 n’est pas le seul inconvénient. À l’exception de la révérence que vous tirent les videurs à l’entrée des clubs de danseuses, le reste du temps, vous vous sentez comme quelqu’un de bizarre : vous pilotez une moto avec un moteur de voiture, que tentez-vous de cacher ? Vous compensez quoi ? Une peine d’amour ? Une bedaine ? Une perte de cheveux ? (Neil) Plus de cheveux du tout ? (Uwe). Et pourquoi est-elle peinte de la couleur d’un motorisé pour personnes âgées ? Elle devrait être en noir mat, peinte à la main avec des flammes. Elle devrait faire peur et ne pas être de la couleur d’un emballage de serviettes sanitaires…

Y a-t-il encore quelque chose à dire ? La Triumph vaut plus le coup; à seulement 16 899 $, vous pouvez en acheter quatre pour le coût d’une Hoss Boss. Mais quel plaisir est pratique ? Et la Hoss Boss, si vous vous en lassez, peut donner son moteur à une voiture ou à une fendeuse à bois ! De manière absurde, la Triumph est moins envoûtante parce que plus utile. Mais nous ne pouvons pas lui reprocher cela. D’autre part, nous pouvons tout reprocher à la Boss Hoss. Mais je vous implore, lecteur incrédule, avec votre amour des motos sport ou hors route ou de toute autre sorte, de résister à ce qui se produit lorsque vous ouvrez les gaz sur cette monstruosité. Vous aimeriez cela aussi. Oui, vraiment.

En selle

Durant un arrêt photo, je regardais les titres de ma feuille d’essais pour Moto Journal et j’ai réalisé qu’il est futile d’appliquer un test standard à ces motos. Un festival d’obésité et d’abondance, la Boss Hoss et la Rocket III sont des doigts levés au monde préoccupé par la modération et le côté pratique. Avec les deux machines — mais surtout la Boss Hoss —, la performance ne se mesure pas en chiffres mais en valeur de plaisir. Certains fabricants annoncent que le style de leurs motos suit celui des muscle cars, mais la Rocket III est un muscle car. Depuis le grondement style NASCAR jusqu’aux soubresauts du cardan, la Rocket est une antisociale — il se trouve que c’est une moto que je n’aurais jamais pensé pouvoir désirer. Mais voilà que je rencontre la Boss Hoss. De tout ce que j’ai conduit sur deux roues, rien ne m’avait préparé à ce niveau d’insanité. Rien ne requiert un dosage si judicieux de l’accélérateur ni un écartement aussi prononcé des jambes. Le fait que les citoyens respectueux de la loi n’utiliseront jamais la deuxième vitesse ne fait qu’augmenter le plaisir.
-- Uwe Wachtendorf

C’est la Boss Hoss que j’attendais. C’est la machine que j’aurais souhaité essayer il y a dix ans : effrayante. Il n’y a rien de plus gratifiant que de satisfaire nos perceptions. Nous voulons des Ducati inconfortables, des Honda un peu fades, des Harley en retard sur la technologie du jour et une Boss Hoss qui nous fait peur à mourir.

Mais posséder une Boss Hoss serait comme se réveiller chaque matin et constater avec regret que vous avez marié cette blonde à l’air dur que vous aviez rencontrée à Las Vegas pendant que vous tentiez d’oublier votre divorce. Il n’y a rien de mal à s’amuser, mais aviez-vous besoin de la marier ? Comment cela est-il arrivé ? La leçon ? Si vous avez la chance de piloter une Hoss Boss, profitez-en. Mais ne la ramenez pas à la maison ! Autre chose : la Rocket III fait vraiment un son horrible avec l’échappement aftermarket. Du moins, c’est ce que je pense. Et jusqu’à ce que je sois viré, j’aurai le dernier mot. Na !
--Neil Graham